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Groulx réhabilité


Le chanoine Lionel Groulx à son bureau en l'hôtel Jean Bart, à Paris, le 1er mars 1922.

Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph. D. ― Photo : Université de Sherbrooke/Wikimedia Commons

Maurice Duplessis et Lionel Groulx sont les deux figures emblématiques de la prétendue « grande noirceur ». Or ils sont maintenant, l’un comme l’autre, en voie de réhabilitation.

Charles-Philippe Courtois, qui est professeur agrégé d’histoire au Collège militaire royal de Saint-Jean-sur-Richelieu, a publié en 2017 la première biographie complète du chanoine : Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l’histoire du Québec. Il présente notre historien national sous un jour très favorable. Nous ne sommes plus au temps des calomnies d’Esther Delisle sur le « racisme » et « l’antisémitisme » de Lionel Groulx et de ses disciples.

Charles-Philippe Courtois s’est entretenu avec Éric Bédard lors des Rendez-vous d’histoire de Québec 2019. Groulx, dit-il, a été à la fois un historien scientifique, un nationaliste d’avant-garde, un écrivain romantique, un pédagogue novateur et un prêtre conservateur. Ses ouvrages de vulgarisation ont parfois idéalisé notre passé dans un but patriotique. Mais ses travaux d’histoire répondaient aux normes méthodologiques les plus rigoureuses.

Aujourd’hui, Lionel Groulx est perçu comme un « réactionnaire », mais il était en réalité un « contestataire » qui n’hésitait pas à s’attaquer à l’establishment.

Ainsi, Groulx a déboulonné le mythe de la « Conquête providentielle », qui avait été propagé au XIXe siècle par nos élites cléricales et politiques. La Conquête du Canada par l’Angleterre, disait-il, n’a pas été voulue par Dieu pour préserver les Canadiens français des horreurs de la Révolution française. Une conquête ne peut jamais être un bienfait pour le peuple conquis. Et l’empire britannique ne pouvait pas nous protéger des « funestes principes » de 1789 puisque la Philosophie des Lumières, dont ils émanent, est issue de l’Angleterre.

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Duplessis revisité


Maurice Duplessis, Premier ministre du Québec (1936-1939 et 1944 1959).

Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph. D. — Photo (rognée) : BAnQ/Wikimedia Commons

Le Mythe de la Grande Noirceur a beaucoup de plomb dans l’aile. Lors des Rendez-vous d’histoire de Québec 2019, le jeune historien Alexandre Dumas (UQTR) a présenté Maurice Duplessis sous un jour plutôt favorable. Il n’a sans doute pas l’intention de réhabiliter le Québec d’avant la Révolution tranquille. Mais il trace un portrait plus réaliste de cette époque, car ses travaux ne sont pas entachés par un anticléricalisme primaire.

Alexandre Dumas affirme que le clergé n’appuyait pas systématiquement le régime Duplessis (1936-1939 et 1944-1959). Le Premier ministre libéral, Louis-Alexandre Taschereau (1920-1936), consultait toujours les évêques avant de présenter un projet de loi qui touchait aux relations entre l’Église et l’État, mais pas Maurice Duplessis. S’estimant « bon catholique », Duplessis agissait unilatéralement, sans trop tenir compte des autorités de l’Église.

Contrairement à ce que l’on a vu dans la télésérie Duplessis (1978), ce n’est pas le cardinal Villeneuve qui a suggéré au Premier ministre d’adopter la « loi du cadenas » contre la propagande communiste (1938). L’initiative est venue du seul gouvernement.

L’installation par Duplessis d’un crucifix à l’Assemblée législative s’accordait tellement avec la mentalité du Québec de ce temps qu’elle n’a soulevé aucun débat, ni à la chambre ni dans les journaux. Taschereau avait d’ailleurs posé un geste semblable en ordonnant d’accrocher un crucifix dans toutes les salles d’audience des tribunaux, en 1930.

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Champlain a-t-il trahi le roi ?


Samuel de Champlain capitulant avec la ville de Québec devant l'amiral Kirke.

Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph. D. — Photo : mcq.org/Wikimedia Commons

La mode est à la « déconstruction » des héros nationaux. La désinformation historique alimente une sorte d’autoracisme en nous apprenant à détester nos ancêtres. Nous sommes les « méchants ». Les autres sont les « bons ».

Récemment, les historiens Michel de Waele (Université Laval) et Paul Cohen (Université de Toronto) ont attaqué la réputation de Samuel de Champlain en prétendant qu’il avait trahi le roi de France, en 1629. Cette année-là, les Anglais ont conquis Québec et Port-Royal. Mais la France pouvait légitimement récupérer ses colonies, car elles avaient été prises après la fin des hostilités en Europe. L’ambassadeur français à Londres demanda à Champlain de rédiger un mémoire pour l’éclairer sur la géographie de l’Amérique du Nord. Le mémoire aurait insisté sur la récupération du Canada, mais en abandonnant l’Acadie. Selon de Waele et Cohen, le fondateur de Québec plaçait les intérêts mercantiles de la Compagnie des Cent-Associés au-dessus des intérêts territoriaux de la France. Notons que les Cent-Associés avaient le monopole du commerce au Canada, mais pas en Acadie. Champlain aurait donc « trahi » le roi d’une certaine manière. Et c’est pourquoi il perdit, entre 1630 et 1632, la pension que lui versait la cour.

Admettons que ce n’est pas très glorieux pour la nation canadienne-française que d’avoir un traître comme « père fondateur ».

Mais les deux historiens iconoclastes se sont fait ramasser par Éric Thierry (Université de Paris IV), qui vient de publier les œuvres complètes de Samuel de Champlain. Dans une remarquable conférence, prononcée au Rendez-vous d’histoire de Québec 2019, Thierry a démontré que de Waele et Cohen avaient commis une erreur en travaillant sur une version tronquée du mémoire de Champlain, celle qui se trouve aux Archives publiques du Canada. La version intégrale, déposée à la Bibliothèque nationale de France, prouve que Champlain a bel et bien réclamé l’Acadie.

« Non, dit-il, Samuel de Champlain n’a pas trahi le roi de France, en 1629 ! »

Sa conclusion a soulevé les applaudissements de l’auditoire. Les gens semblent en avoir ras le bol du discours d’autodestruction de la patrie.

Éric Thierry constate que Champlain est effectivement tombé en disgrâce, entre 1630 et 1632. Mais il explique ce fait par un motif qui rehausse le prestige du fondateur de Québec.

Le conseil royal de Louis XIII se divisait en deux tendances. Le « parti des politiques », dirigé par le cardinal de Richelieu, prônait une alliance tactique entre la France et les États protestants pour contrer la puissance de l’Espagne. Le « parti des dévots », conduit par la reine-mère, Marie de Médicis, et le garde des Sceaux, Michel de Marillac, souhaitait plutôt que la France s’allie avec l’Espagne catholique pour combattre le protestantisme allemand et l’islamisme turc. Les politiques privilégiaient les intérêts de l’État, et les dévots ceux de l’Église.

Richelieu a évincé Marillac lors de la « Journée des Dupes » (10 novembre 1630). Or Champlain était lié au parti des dévots. À la fin de sa vie, il était devenu très pieux sous l’influence de son épouse, Hélène Boullé. Il fut une victime indirecte de la Journée des Dupes. Guillaume de Caen, un marchand huguenot qui voulait s’emparer du commerce des fourrures au Canada, l’avait systématiquement dénigré à la cour. Mais Champlain est revenu en grâce avec l’aide du Père Joseph, l’éminence grise de Richelieu. Le Père Joseph comptait sur Champlain pour amener des missionnaires capucins en Nouvelle-France.

En définitive, les savantes recherches d’Éric Thierry confirment l’image traditionnelle de Samuel de Champlain : celle d’un grand colonisateur animé par l’esprit d’évangélisation.


https://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/524683/samuel-de-champlain-et-les-autochtones-construire-aujourd-hui-sur-un-reve-inexistant

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Vérité ou charité ?

Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph. D. ― image (montage) : Wikimedia Commons/n°1/n°2, Jean Gagnon

En politique, les nationalistes se laissent facilement museler par l’accusation de « racisme ». En religion, les catholiques se laissent également paralyser par l’accusation d’« intolérance ». On n’ose plus défendre les dogmes de foi par crainte de « manquer de charité » envers les non-catholiques. L’appel à la charité vient justifier toutes les capitulations de l’Église. C’est l’argument massue des catholiques libéraux depuis le XIXe siècle.

Pour éviter ce piège intellectuel, je crois que l’on pourrait appliquer, avec quelques nuances, la grille d’analyse que Michel Brunet employait dans le domaine des relations interethniques. Il suffit d’entendre ici le mot « collectif » au sens d’Église plutôt que de Nation.

Sur le plan collectif/collectif, l’Église catholique n’a aucune concession à faire aux autres religions. Elle est le Corps mystique du Christ. Sa perfection spirituelle n’est nullement entachée par les péchés personnels ou les erreurs doctrinales de ses membres, fussent-ils évêques ou papes. Hors de l’Église, point de Salut. Les vérités partielles des fausses religions n’apportent rien aux catholiques, car elles sont déjà contenues dans le dépôt de la foi chrétienne. Elles sont un résidu de la foi catholique, chez les protestants, ou de la loi naturelle, chez les non-chrétiens. Et ces vérités ne servent souvent qu’à mieux faire passer les erreurs.

Sur le plan collectif/individuel, l’Église veut convertir, et non pas opprimer. L’Église pourfend le péché, mais elle aime les pécheurs. Que de bien n’a-t-elle pas fait à ses ennemis? On en trouve des exemples dans toutes les vies de saints. Inutile d’insister sur ce point, qui est admis même par les pires anticléricaux.

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Nationalisme ou racisme ?

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Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph. D. — Photo : Jeangagnon/Wikimedia Commons

La gestion du phénomène migratoire est le problème politique le plus préoccupant qui se pose actuellement aux sociétés occidentales. Le débat devient vite émotif. À gauche, on lance à tort et à travers des accusations de « racisme ». À droite, on sombre dans l’islamophobie primaire.

L’historien québécois Michel Brunet (1917-1985) faisait une distinction qui aide à comprendre la dynamique, souvent complexe, des rapports interethniques. Il appliquait sa grille d’analyse à la rivalité qui oppose les deux nationalités qui habitent la vallée du Saint-Laurent depuis la Conquête de 1760 : les « Canadiens » et les « Canadians », pour reprendre son langage. Mais nous pourrions facilement l’appliquer à d’autres types de tensions interethniques.

Selon Brunet, une même personne peut envisager son rapport avec l’autre ethnie d’une manière variable, selon qu’il situe ce rapport sur le plan collectif/collectif, collectif/individuel, individuel/collectif ou individuel/individuel.

Illustrons le raisonnement du professeur Brunet par le cas d’un jeune étudiant nationaliste que j’ai connu à l’Université de Montréal au début des années 1980. À première vue, il pouvait sembler plein de contradictions. Mais son attitude était en réalité cohérente à la lumière de la grille d’analyse de Michel Brunet.

Sur le plan collectif/collectif, ce jeune homme était un ardent nationaliste canadien-français. Il était en faveur de l’indépendance du Québec et de la Loi 101. À ses yeux, la minorité anglo-québécoise devait être « remise à sa place ». Le Québec était la patrie exclusive des descendants des colons français du XVIIe siècle. Les autres groupes ethniques pouvaient être tolérés, mais ils ne devaient pas exercer le pouvoir, que ce soit sur le plan politique, économique ou culturel.

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Les opéras de Richard Wagner


Richard Wagner.

Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph. D. ― Photo : Wagner Society Hong Kong/Wikimedia Commons

L’Opéra de Québec a joué magistralement Le vaisseau fantôme (1843) de Richard Wagner (1813-1883). Je suis un grand amateur d’opéra. À mon avis, l’opéra est un genre musical supérieur à la symphonie, car la voix humaine est le plus bel instrument qui soit. Les inventions des hommes n’égaleront jamais la sublimité de la création divine. L’opéra n’est surpassé que par le chant grégorien, la « musique des anges ». Mozart disait qu’il aurait donné toute son œuvre en échange de l’honneur d’avoir composé la messe de requiem en grégorien. Cette pièce, créée par des moines anonymes du Moyen-Âge, était à ses yeux le plus grand chef-d’œuvre musical de tous les temps. Mais en matière d’opéra, Richard Wagner est définitivement le numéro un. 

Le vaisseau fantôme raconte l’histoire d’un navire qui est condamné à hanter éternellement les mers parce que son capitaine a osé défier Dieu lors d’une tempête. L’équipage ne sera délivré du châtiment que le jour où le capitaine, surnommé le « Hollandais volant », aura trouvé une épouse qui lui soit fidèle jusqu’à la mort. Un capitaine norvégien, Daland, accepte, pour de l’argent, de lui donner la main de sa fille, la pure et fidèle Senta. Le cœur de Senta était déjà subjugué par un portrait du Hollandais volant, accroché dans la maison familiale. La jeune fille veut sacrifier sa vie pour sauver l’homme qui ressemblera à ce portrait. C’est l’amour-folie qui caractérise le romantisme, en musique comme en littérature, et même en philosophie : pensons à La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. Mais le Hollandais se croit trahi lorsqu’il surprend une conversation ambiguë entre Senta et son ancien fiancé, Erik, qui lui offre, pour sa part, un amour normal, sans exaltation pseudo-mystique.

Le fantôme reprend la mer, déçu par l’inconstance des femmes. Mais Senta se rachète par un « suicide passionnel ». Elle se précipite dans l’océan. Le Hollandais est délivré. Il peut désormais mourir, au lieu de souffrir. Les deux amants seront unis pour l’éternité, dans l’Au-delà. 

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La christianisation de l’Empire romain


Constantin 1er le Grand, empereur romain.

Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph. D. — Photo : York Minster/Flickr

L’une des illusions du Concile Vatican II a été de croire que la séparation de l’Église et de l’État pouvait améliorer la qualité du christianisme. Trop de fidèles, disait-on, ne pratiquaient la religion que par conformisme social. Dans une société laïque, les chrétiens seraient peut-être moins nombreux, mais plus sérieux.

Entre 1960 et 1970, le taux d’assistance régulière à la messe est passé, au Québec, de 60 % à 15 %. Il est maintenant tombé à 3 %, avec une moyenne d’âge de plus de 70 ans. Pour ce qui est du déclin quantitatif, les prévisions des modernistes se sont réalisées. Le progrès qualitatif a-t-il été au rendez-vous ? Douteux.

L’esprit conciliaire faisait fi des leçons de l’histoire. C’est l’alliance du Trône et de l’Autel qui a permis la conversion de l’Europe à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen-Âge. Le grand spécialiste de l’histoire romaine, Paul Veynes, le démontre dans un remarquable essai publié en 2007, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394).

Au moment de la conversion de l’empereur Constantin (312), les chrétiens ne formaient que 10 % de la population. Constantin ne s’est donc pas converti par calcul politique. Il n’avait aucun intérêt à s’appuyer sur une « secte » minoritaire. Il aurait pu simplement arrêter les persécutions par esprit de justice. Il décida plutôt de mettre son autorité au service de l’Église, par conviction personnelle. Constantin était un « révolutionnaire religieux ». Il n’a pas réprimé le paganisme. L’État continuait même à financer les temples païens. Mais la politique impériale visait à marginaliser progressivement les « anciennes superstitions ».

Le paganisme est revenu brièvement au pouvoir sous Julien l’Apostat (361-362), mais les empereurs suivants ont repris la politique religieuse de Constantin le Grand. Les cultes païens ont été légalement interdits, en 380. Mais ils étaient tolérés en pratique. Les empereurs chrétiens n’ont jamais employé la force, physique ou morale, pour convertir les païens. L’École de Philosophie d’Athènes a continué d’enseigner librement le paganisme jusqu’en 527.

Même s’il se dit incroyant, Paul Veynes affirme que le christianisme était « supérieur » au paganisme. « Certains historiens agnostiques, écrit-il, trouveront peu scientifique d’établir une échelle de mérite entre les religions. Mais, à mon sens, ce n’est pas là violer le principe de neutralité axiologique, pas plus que lorsqu’on reconnaît la supériorité de certaines créations artistiques ou littéraires. »

À ses yeux, le christianisme était un chef-d’œuvre doctrinal parce qu’il établissait une relation d’amour entre Dieu et les hommes. Les dieux païens ne vivaient que pour eux-mêmes, et les hommes ne les honoraient que pour obtenir leurs faveurs ou s’épargner leur colère. Le Dieu des chrétiens avait, au contraire, sacrifié sa vie pour les hommes. En outre, chaque être humain avait un rôle à jouer dans le plan de Dieu. Le christianisme donnait à la vie un sens plus profond et plus grandiose que le mythe païen de l’Éternel Retour. Il touchait les cœurs. Une mère de famille peut raconter ses malheurs à la Madone. Quelle consolation pourrait-elle attendre de l’impétueuse Junon ?

L’Église catholique était également un chef-d’œuvre organisationnel avec son clergé hiérarchisé. Le paganisme se composait d’une multitude de sectes disparates, tandis que l’Église formait une société à l’intérieur de la société, voire au-dessus de la société. Le message chrétien s’adressait à tous les hommes, alors que la « sagesse philosophique » n’était réservée qu’à une élite.

Mais le christianisme, conclut Paul Veynes, ne serait jamais devenu la religion du peuple sans le « choix despotique » de Constantin. La christianisation du monde est venue d’en haut. La déchristianisation aussi.

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La survivance du pays réel


Les réfugiés d'Évariste Carpentier.

Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph D. — Photo : terminators.com/Wikimedia Commmons

Récemment, je suis entré dans un édifice du gouvernement fédéral. J’ai demandé où se trouvaient les toilettes. On m’a répondu qu’il y avait des toilettes « mixtes » tout près, mais également des toilettes « traditionnelles », pour hommes et pour femmes, un peu plus loin. L’idéologie transgenre s’impose désormais sur le terrain, bien qu’elle nous laisse encore une certaine liberté de choix. Je me suis dirigé rapidement vers les toilettes mixtes. Que voulez-vous, les exigences de ma vessie l’ont emporté sur les critères de mon idéologie.

Mais voici à quoi ressemblaient les fameuses « toilettes mixtes ». Il y avait deux portes recouvertes, l’une comme l’autre, des deux symboles habituels : le monsieur en pantalon et la madame en robe. L’égalitarisme vestimentaire n’est pas encore passé par là, ce qui prouve que ce genre de distinction garde une certaine utilité. Mais sur l’une des deux portes, on pouvait lire : « urinoirs ». J’ai pris cette porte, car c’est précisément ce que je cherchais.

En fait, les deux salles de toilettes n’avaient pas été fusionnées. On avait simplement modifié les affiches. Les gestionnaires de l’édifice respectaient ainsi la lettre des directives transgenres du gouvernement, mais ils avaient trouvé un moyen habile d’en contourner l’esprit. Je suis sûr que tous les hommes prenaient la porte « urinoirs », et les femmes l’autre porte. Quant aux transgenres, ils avaient le choix. Mais ils sont tellement peu nombreux dans la réalité, qu’il faudra probablement attendre une décennie avant que l’un d’entre eux ne profite de cette « liberté démocratique ».

C’est encourageant : le pays réel résiste encore au pays légal.

Le philosophe politique français Charles Maurras (1868-1952) faisait une distinction entre le pays légal et le pays réel. Le pays légal, c’était la France officielle avec son idéologie républicaine, laïque et cosmopolite. Le pays réel, c’était la France profonde avec ses traditions monarchiques, catholiques et nationales.

Le pays réel résistait à la dictature du pays légal, surtout dans les campagnes. C’est le pays réel qui a sauvé la France durant la Première Guerre mondiale (1914-1918). La République maçonnique dut faire appel aux officiers catholiques et royalistes qu’elle avait pourtant exclus des hauts rangs de l’armée après l’Affaire Dreyfus (1898-1906). La France a remporté la victoire grâce aux soldats chrétiens, du simple poilu d’origine paysanne jusqu’au maréchal Ferdinand Foch. À titre de commandant en chef des forces alliées, Foch a ordonné, en 1918, d’apposer le Sacré-Cœur sur tous les étendards militaires. Les troupes britanniques et américaines, majoritairement protestantes, l’ont fait elles-mêmes avec enthousiasme. Et le vent a tourné en faveur des Alliés. Mais cela n’a pas empêché la République de reprendre sa politique anticléricale après la guerre.

Aujourd’hui, nous pouvons appliquer le concept de « pays réel » dans un autre contexte. Le pays réel, ce sont les gens qui pensent et vivent normalement, malgré la pression totalitaire d’une société contre-naturelle. Ce sont les couples qui ont des enfants et qui les élèvent correctement, donc de manière traditionnelle. Ce sont les enseignants qui croient encore à l’importance de la grammaire et du silence en classe. Ce sont les jeunes qui font du sport au lieu de végéter dans le monde virtuel. Ce sont les travailleurs qui accomplissent leur devoir avant de réclamer leurs droits. Ce sont les bénévoles en tout genre qui rendent gratuitement service à leurs concitoyens. Ce sont les prêtres qui parlent de Jésus-Christ plutôt que de l’Écologie et des Migrants. Ce sont les esprits libres qui savent encore rire du système.

Soyons réalistes : le pays réel survit et l’avenir lui appartient.

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Culture chrétienne et culture païenne

Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph. D. — Image (montage) : n°1 Kunsthaus Zurich/n°2/Wikimedia Commons

Mon éloge d’Antigone et de la culture classique en général a pu scandaliser les « gaumistes », en supposant qu’il s’en trouve encore.

Mgr Jean-Joseph Gaume (1802-1879) était un brillant polémiste contre-révolutionnaire français. Dans Le vers rongeur des sociétés modernes ou le paganisme dans l’éducation (1851), il soutenait que la Révolution française était le fruit des études littéraires gréco-latines. Les élites européennes s’étaient détournées de Dieu parce que les collèges classiques leur avaient inculqué le culte des héros de l’Antiquité païenne plutôt que celui des saints du Moyen Âge. Mgr Gaume suggérait de remplacer l’enseignement du latin classique de Cicéron par celui du bas-latin de saint Augustin. Une authentique civilisation chrétienne, disait-il, devait s’imprégner de la Bible et de la Patrologie plutôt que d’Homère et de Virgile.

La question des classiques païens a soulevé la controverse, en France et au Québec. L’abbé Alexis Pelletier (1837-1910) a propagé le gaumisme chez nous. Le clivage opposait généralement les catholiques ultramontains (gaumistes) aux catholiques libéraux (anti-gaumistes). Mais ce n’était pas toujours clair. Les jésuites, très ultramontains, défendaient néanmoins les études anciennes, qui formaient la base de leur ratio studiorum.

Le Saint-Siège n’a pas vraiment tranché le débat, car c’était une question pédagogique plutôt que théologique. Dans Inter multiplices (1853), Pie IX a dit que l’on pouvait étudier le latin « tant dans les ouvrages si remplis de sagesse des saints Pères de l’Église que chez les auteurs païens les plus célèbres, purifiés de toute souillure ». Le Souverain Pontife ne condamnait pas le gaumisme, mais il confirmait que la pédagogie humaniste n’avait pas fait fausse route en enseignant la littérature païenne. Il recommandait seulement de censurer les passages immoraux de certaines œuvres, ad usum Delphini.

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Le mythe d’Antigone

Par l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph. D. — Photo : Metropolitan Museum of Art/Wikimedia Commons

Les élèves de l’école Notre-Dame du Mont-Carmel (Ottawa) ont récemment joué avec brio la pièce de théâtre Antigone, de Jean Anouilh. Belle initiative qui rappelle l’importance de la littérature classique dans notre combat pour la civilisation, c’est-à-dire pour la vie humaine dans ce qu’elle a de plus noble.

Antigone est une pièce de théâtre grecque écrite par Sophocle, en 441 av. J.-C. Elle pose la question du devoir de désobéissance envers les lois injustes et, surtout, impies. Le tyran de Thèbes, Créon, avait interdit, sous peine de mort, de rendre les honneurs funèbres à Polynice, qui avait pris les armes contre sa propre cité. La sœur de Polynice, Antigone, répand néanmoins de la terre sur le cadavre pour éviter que l’âme de son frère ne soit condamnée à errer éternellement. Antigone défie la loi civile pour respecter la loi religieuse. Elle préfère obéir aux dieux plutôt qu’aux hommes.

Sophocle défendait, avant l’heure, un principe chrétien : « Pierre et les Apôtres répondirent [au Sanhédrin] : il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » (Actes 5 : 29) La Sagesse païenne préfigure souvent la Révélation divine, comme l’affirme le Dies iræ, que l’on chante à la messe des funérailles : « David l’atteste, et la Sibylle. »

Au fil des siècles, le mythe d’Antigone a été interprété de différentes manières. Aux yeux de Sophocle, Antigone restait fidèle à la religion traditionnelle de la Grèce archaïque, fondée sur le culte de la famille, contre la nouvelle religion qui se répandait dans l’Athènes de son temps : le culte de la cité. Sophocle était du parti des Anciens contre le parti des Modernes. Dans la Thébaïde du poète latin Stace (90 apr. J.-C.), Créon est puni par le roi d’Athènes, Thésée. On peut y voir une apologie de la « Paix romaine ». Le Roman de Thèbes (1150), rédigé par un clerc anonyme de la cour des Plantagenets, se rattache à l’esprit des croisades. Il défend la « Paix de Dieu », que l’Église voulait instaurer en Europe. L’Antigone de Robert Garnier (1580) est une « sainte chrétienne réformée » : le tyran Créon représente le pape. Celle de Jean Rotrou (1637) insiste sur la subordination du Trône à l’Autel. Celle de Jean Racine (1662) est d’abord amoureuse d’Hémon, le fils de Créon. L’Antigone de Vittorio Alfieri (1776) prépare la Révolution française en dénonçant la tyrannie des rois. Friedrich Hölderlin (1804) en fait une « superfemme » nietzschéenne, qui sera célébrée dans l’Allemagne nazie. Paul Bourget (1897) l’assimile à Jeanne d’Arc. Jean Cocteau (1922) la présente comme une anarchiste, et Bertolt Brecht (1948) comme une révolutionnaire prolétarienne.

L’Antigone de Jean Anouilh a été jouée à Paris sous l’Occupation allemande, en février 1944, et après la Libération, en septembre 1944. Certains l’ont interprétée comme une défense de la Collaboration pétainiste, d’autres comme un appel à la Résistance gaulliste. C’est surtout une « pièce noire » qui dénonce l’absurdité de la condition humaine. La rébellion d’Antigone ne repose plus tellement sur le respect des lois divines, mais plutôt sur l’affirmation de sa personnalité. Lorsque Créon lui demande pourquoi elle a défié son diktat, elle répond : « Pour moi. »

Le mérite des œuvres classiques, c’est de pouvoir être relues à la lumière des préoccupations contemporaines pour montrer ce qu’il y a d’éternel dans l’esprit humain.

Aurons-nous bientôt une Antigone québécoise qui s’élèvera contre la Loi 21 ?

« Ce n’est pas Zeus qui l’a promulguée, dira-t-elle à notre Créon local, et la Justice qui siège auprès des dieux de sous terre n’en a point tracé de telles parmi les hommes. »

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