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Avortement et esclavage

©William Gairdner, tiré de la revue Égards, traduit par Richard Bastien; le texte original se trouve ici.

    

Ceux qui prétendent que l’enjeu le plus important est le conflit opposant les droits de la femme et ceux de l’enfant à naître se trompent lourdement. Si conflit il y a, ce n’est pas entre les droits de deux personnes, mais entre le prétendu droit de la femme et le droit supérieur de la société de défendre celui d’un citoyen à naître. Chez la femme enceinte, ces deux droits se situent physiquement et symboliquement dans un même corps. Mais la démocratie moderne ayant été réduite au rang d’une lutte simpliste entre les droits de particuliers – dans ce cas-ci entre ceux de la mère et ceux de l’enfant – et n’admettant aucune autorité morale supérieure, on recourt à un stratagème par lequel on nie juridiquement l’humanité de l’une des deux parties. Selon Platon, l’homme peut devenir esclave de ses passions. Ici, celui qui est mis en esclavage par voie légale, c’est le fruit même de la passion.

En somme, la nécessité idéologique de déposséder l’enfant à naître de son statut juridique de personne est inhérente à la démocratie égalitariste, tout comme les tentatives du passé de nier à l’esclave son statut de personne découlait du besoin de légitimer tant l’esclavage que la démocratie ancienne. La plupart des philosophes de l’Antiquité, Platon et Aristote compris, soutenaient qu’il ne pouvait y avoir de démocratie sans esclavage. Il en va de même pour l’égalitarisme démocratique. Force est donc de conclure que les nations modernes éliminent annuellement environ 20 % des nouveaux citoyens potentiels au nom des droits et de la pureté idéologique.

Bien entendu, la négation juridique du statut de personne (utilisée vraisemblablement à l’origine contre les peuples vaincus) visait à solidariser des êtres humains contre leurs ennemis. Ce déni a été exploité sur une grande échelle par les États totalitaires du XXe siècle pour autoriser l’incarcération ou l’éradication de citoyens déclarés ennemis internes.

La nécessité d’un jugement substitutif

Cette stratégie d’exclusion revêt une grande importance idéologique et économique pour l’État moderne. La notion de « non-personne » qui en découle nécessite un « jugement substitutif », en vertu duquel un agent de l’État ou une personne désignée est appelé à prendre des décisions fondamentales concernant la vie ou la mort de ceux privés du statut de personne.Le déni d’un tel statut et le jugement substitutif qui en résulte ont comme fin de neutraliser les puissants contre-arguments que la nature oppose à la pensée idéologique. La nature appelle la mère à exercer ses fonctions maternelles tandis que l’idéologie l’invite à s’y soustraire au profit, par exemple, de l’armée ou de l’État. La nature affirme que deux êtres humains ne sont jamais identiques ; l’idéologie égalitariste prétend qu’ils peuvent l’être. Les secteurs étatisés de la vie privée ne cessant de croître et la cohérence idéologique exigeant une centralisation des domaines clés au profit de l’État et au détriment du domaine privé, une tendance budgétaire inflationniste est inévitable tandis que les fonds publics demeurent limités. Cela veut dire que des classes entières de citoyens risquent, à cause de contraintes budgétaires, de se retrouver dans la catégorie de « non-personnes ». Par exemple, d’un point de vue strictement économique, il est difficile de s’opposer à l’avortement si l’enfant à naître n’est pas juridiquement considéré comme une personne, puisqu’il est plus économique d’avorter que de soutenir financièrement une mère monoparentale au moyen de l’aide sociale. Dans le premier cas, le coût est de 400 dollars, dans l’autre de 10 000 dollars par an pendant cinq ans.

Déjà, pour empêcher l’effondrement idéologique d’un service public comme l’assurance-santé, on oblige des citoyens désespérés à attendre des mois avant d’être traités, les exposant à une détérioration de leur état ou même à la mort. J’ai connu des Canadiens qui étaient prêts à acquitter eux-mêmes les frais des services dont ils avaient besoin afin d’éviter une attente potentiellement fatale. Comme la prestation privée de services médicaux est illégale au Canada, ils ont essuyé un refus et sont morts sans recevoir de soins adéquats. Les listes d’attente sont un moyen de maintenir au sein de l’opinion publique l’illusion d’un service égalitaire. Ainsi, les États modernes sacrifient-ils en silence leurs citoyens sur l’autel de leurs idéaux sociaux-démocrates. Il en va de même pour les personnes âgées. Les impératifs économiques obligeront dans l’avenir l’État à classer, par un « jugement substitutif », un nombre sans cesse croissant d’infirmes et d’invalides dans la catégorie de ceux qui doivent être euthanasiés. C’est à ce prix que l’on préservera l’idéologie égalitariste. Ces pressions budgétaires au sein de l’État providence engendreront de nouvelles formes d’esclavage. Y a-t-il pire asservissement que celui d’un citoyen dépouillé de son statut de personne qui se retrouve entre les mains d’un appareil étatique ayant le droit absolu de décider de son destin ?

L’effet philosophique : la grande ironie de notre époque

La démocratie a d’abord été une théorie politique qui préconisait un plus grand contrôle du pouvoir par un nombre accru de gens et une libération croissante des contraintes extérieures, les plus puissantes étant celles de la nature. À l’origine, la démocratie se concevait surtout comme une émancipation du pouvoir royal ou des souverains despotiques. Depuis quelques décennies, elle se veut davantage affranchissement des lois oppressives, des traditions religieuses et des inégalités sociales.

Dans sa forme égalitariste contemporaine, qui s’exprime en particulier par la libéralisation des moeurs sexuelles, la démocratie en est venue à signifier un rejet de toute contrainte morale. Elle désigne maintenant la liberté de choisir son propre « style de vie », que celui-ci soit contraire ou non aux normes de la société. Selon ce nouveau type de démocratie pluraliste, les valeurs normatives sont des « jugements de valeur » ayant pour but d’asservir à une morale des personnes libres et foncièrement bonnes. Ce pluralisme revêt parfois des formes radicales, comme en témoignent les manifestes en faveur de l’inceste, de la pédophilie et des relations sexuelles « intergénérationnelles ». Manifestement, cette notion de liberté démocratique n’évolue que dans une seule direction – celle d’un autonomisme extrême de la personne et d’une répudiation de toute morale collective. Mais alors, où s’arrêter ?

La morale traditionnelle a été bouleversée. Selon nos ancêtres, la liberté intérieure était indissociable de la maîtrise de soi. Les accidents du monde extérieur – la naissance, la guerre ou la mort – ne pouvaient pas et, en principe, ne devaient pas empêcher la maîtrise de soi, qui ne faisait qu’un, en somme, avec la liberté.

Pour les modernes, mystifiés par la vanité démocratique, la liberté est synonyme d’expression de soi. Ils rejettent la maîtrise de soi, vue comme un refoulement maladif des instincts, et considèrent que de condamner certains comportements constitue, de la part d’une autorité morale ou politique, une « imposition » arbitraire.

Cela dit, l’ironie – et l’un des grands paradoxes de la démocratie contemporaine – est que, tout en se croyant socialement, moralement et politiquement libre, l’homme moderne, lorsqu’il s’agit de décrire sa place dans l’univers, utilise un langage parfaitement déterministe où il se représente presque invariablement comme un esclave ou un « sous-produit » de forces qu’il ne contrôle pas. Ainsi, l’hypothèse voulant que l’homme soit le produit d’un conditionnement social informe presque toutes les recherches en sciences sociales. En psychanalyse, on présente les humains comme les jouets de forces psychologiques cachées ; en physique, comme une combinaison quantique de matière pure ; en biologie, conformément à une conception darwinienne du monde, comme l’aboutissement d’une sélection naturelle. Depuis quelques années, les sociétés les plus riches sont inondées de messages visant à les convaincre que ses membres ne pourront survivre qu’à l’aide de diverses thérapies. Le monde politique « progressiste » en entier voudrait rééduquer et soumettre à diverses thérapies des millions de « victimes » insouciantes des « conditionnements » économiques et sociaux qu’ils ont subis et leur permettre de tirer profit d’un nouveau programme conçu et administré par des spécialistes du salut social. Ceux-ci constituent le clergé du fondamentalisme séculariste moderne. Ces spécialistes estiment que, grâce à leur savoir, ils ont réussi à se soustraire aux conditionnements qu’ils déplorent chez les autres (et qu’ils ne manquent jamais de traiter comme une forme d’esclavage). En se proclamant ainsi libérés de toute servitude, ils se perçoivent eux-mêmes comme une nouvelle élite.

Établir une telle élite fut l’ambition du marxisme, cette théorie conspirationniste encore trop répandue selon laquelle l’ensemble du monde développé est victime d’un système capitaliste oppressif dont l’unique objet est l’exploitation des masses.

La théorie moderne de la « déconstruction », un simple rejeton de l’utopie marxiste, affirme que les divers systèmes de pouvoir ont infiltré tous les niveaux de la société et que toutes les formes d’altruisme ne sont qu’une stratégie visant à consolider ces systèmes et à asservir le genre humain. L’humanité entière est invitée à se libérer en adoptant de coûteux programmes de justice « redistributrice », palliant ainsi aux méfaits de la nature et de la société.

En cette époque de célébration généralisée des libertés démocratiques, il est à la fois ironique et bizarre d’observer que l’homme, qui a voulu s’affranchir de tout conditionnement extérieur, se considère, plus qu’à tout autre moment de l’histoire, comme un être entièrement soumis aux forces cosmiques et comme une victime.

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